Myrianne Collin – Directrice générale du Collège LaSalle

2 juillet 2020

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En tête à tête

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En tête à tête avec Myrianne Collin, Directrice générale du Collège LaSalle, une leader passionnée, qui carbure à maximiser le potentiel de son organisation, tout en démontrant un leadership bienveillant.

 

 

1. En cette période de grand chaos, comme leader, qu’est-ce qui t’a empêchée de dormir?
Disons que j’ai été animée par un instinct de survie, c’est peut-être fort comme terme, mais je voulais m’assurer que je déployais tout ce que je pouvais pour préserver mon organisation. De jour, ça se traduisait en un rôle que je prends naturellement, celui d’une leader rassembleuse et je me faisais le devoir d’être une capitaine solide pour l’équipe.

J’étais dans l’action et je ralliais ma gang pour m’assurer que, malgré la crise, nos services continuent d’être offerts à notre clientèle étudiante. C’est de nuit, loin des regards, que je me permettais les inquiétudes. C’est à ce moment que je démêlais mes billes, que je réajustais le plan de match, que je revoyais les priorités, que je réalignais les actions à prendre, que je prenais un peu de recul sur la situation. Dès que le jour se levait, j’étais disposée à avancer et à faire avancer l’équipe avec un plan solide, et surtout, à les épauler au besoin. Les doutes, les inquiétudes, les soucis, je les ai gardés pour moi le plus possible. J’avoue que je n’ai pas dormi beaucoup pendant plusieurs semaines et c’est l’adrénaline qui m’a tenue en alerte. Je me suis surprise moi-même de ma réserve d’énergie et de ma résilience. Je constate d’ailleurs que la force de l’équipe me permettait de charger mes propres batteries!

Bien sûr, la nature de l’organisation et la mission éducative du Collège m’ont assurément portée à agir avec autant d’engagement. J’ai un grand sentiment d’imputabilité envers les parties prenantes : les 4 300 étudiants, dont près de la moitié sont internationaux, les enseignants, et tout le personnel administratif. Malgré le fait que le Collège ait l’expertise de nombreuses années en enseignement à distance, il a fallu se transformer pour permettre, dès le mardi 17 mars, le maintien de toutes nos classes virtuellement. Rapidement, nous avons organisé la formation des enseignants et déployé les outils technologiques pour permettre aux étudiants de reprendre leurs cours en ligne. Il va sans dire que cette transformation a amené sa part d’angoisse et d’émotions pour toutes les ressources impliquées. C’était tout à fait compréhensible face à la situation sans précédent dans laquelle nous nous trouvions. Et le plus extraordinaire, c’est que nos enseignants ont relevé le défi avec succès pour les étudiants. L’étape des études collégiales est, pour plusieurs, un passage vers des études supérieures et nous ne voulions pas retarder leur cheminement scolaire. Sans compter les frais importants que représentent les études au Canada, dans un collège privé de surcroit, pour les étudiants internationaux. Il était hors de question qu’on les laisse tomber. Nous avons donc planché fort pour veiller au bon déroulement de leurs programmes d’études malgré la crise. Je savais que les solutions étaient accessibles et l’une des plus belles de nos réalisations est sans contredit la mobilisation de toute l’équipe dans cette transformation stratégique. Tous se sont ralliés vers le même objectif, avec la même détermination et passion pour que ça arrive! C’était phénoménal de voir la démonstration de cet engagement, jour après jour.

2. En période de crise, comme leader, quel est le trait de ta personnalité qui s’accentue?

Sans prétention, en période de crise, je constate à quel point mon leadership d’équipe se déploie en force. Je n’ai aucun souci à assumer le rôle du capitaine et je suis profondément convaincue d’être capable de traverser la tempête en équipe. Je conjugue autant avec les forces et les défis des ressources individuellement que de l’équipe collectivement, je m’assure d’avoir un plan de match clair, compréhensible et qui rallie tout le monde, je célèbre les réussites, je garde le sourire même si je suis complètement découragée! (rires) J’adore la dynamique qui se crée avec une équipe soudée et je chérie vraiment le privilège qui m’est donné d’être la capitaine. Disons que ce rôle de leader d’équipe, pendant la crise, m’a permis de me sentir en vie, complétement et totalement accomplie.

Sur un aspect négatif, ce qui me guette tout le temps et encore plus en période de gestion de crise, c’est le désir de sauter sur la glace plutôt que de rester le coach de l’équipe, en contrôle de la stratégie et du plan de match. J’ai tendance à embarquer sur le terrain avec l’équipe par volonté de contribuer. Je dois consciemment m’assurer de pas perdre de vue mon rôle de direction, de guide, de chef d’orchestre, de coach.

3. Depuis que tu gères, qu’as-tu le plus appris sur toi-même?

Je ne sais pas si c’est appris autant que constaté, mais mon énergie se décuple dans le chaos, dans la folie! Je sais que ça n’a pas de bon sens et je ne cherche pas le chaos mais quand je dois y faire face, que le temps compte, quand je regarde devant moi et que c’est l’inconnu, j’aime ça! Ça ne me décourage pas, ça ne me déconcerte pas, ça ne m’étourdit pas, ça me motive et ça me nourrit! J’y trouve même une résilience que je suis toujours étonnée d’avoir, malgré les années. Le bordel m’énergise et le calme m’ennuie. Je trouve même que la meilleure question à se poser comme leader n’est pas « es-tu capable de gérer dans le chaos? » mais plutôt « aimes-tu ça gérer le chaos? » … Et la réponse risque d’être bien différente et surtout fort révélatrice au sujet de chaque leader.

4. Qu’est-ce qui t’inspire et t’anime au quotidien en ce moment?

Les gens. Tellement les gens. L’engagement et l’énergie des autres dans cette tempête m’épate, m’inspire, me stimule. En fait sur le plan humain, ce qu’on vit actuellement en équipe est indescriptible et précieux. Malgré la distance, je ne nous ai jamais senti aussi proche que maintenant. À sa façon, chacun a dévoilé un bout de sa vie personnelle… Dans les vidéoconférences par exemple, on a rencontré les enfants, on a vu le chat, on a salué des conjoints, on a discuté du décor, du lieu… on a partagé une certaine intimité. On s’est permis des moments de vulnérabilité ensemble. Stress et fatigue finissent par entrer en ligne de compte. Ce sont des éléments de grande vérité auxquels on n’aurait pas eu accès en temps normal. Personnellement, je me permettais aussi de démontrer ma vulnérabilité, mais tout en restant dans le rôle de cheerleader auprès de mes collègues. Il faut reconnaître que c’est contagieux que de partager l’énergie positive. Ça devient donnant-donnant et je me ressourçais moi-même en épaulant mes collègues. Le facteur humain est un des morceaux qui va être le plus mémorable dans cette période qu’on a vécu.

5. Quelle est l’innovation la plus intéressante que votre organisation ait menée en cette période tumultueuse?

L’évidence au niveau de l’éducation a été de faire la formation en ligne. C’est bien, plusieurs l’on fait et on l’a fait, on le fait même depuis 20 ans! Mais ce qui me rend plus fière encore, c’est d’avoir virtualisé, au-delà des cours, la vie collégiale pour enrichir l’expérience en ligne. En équipe, on s’est concentré à maintenir la vie étudiante, le réseau et les ressources en ligne: les centres d’aide, les rencontres avec notre travailleur social, même nos portes ouvertes ont été virtuelles! Ce fut d’ailleurs un succès inespéré. On a eu 50% de plus de visiteurs en virtuel qu’historiquement sur campus. Un méga succès d’équipe, avec nos enseignants, nos équipes administratives et notre bureau des admissions notamment.

Aussi, probablement qu’au sortir de la crise, on va être plusieurs à dire ça, mais la démonstration de créativité depuis 3 mois est spectaculaire. Les idées arrivent de partout! On a créé pour pallier la situation et ça nous sert en ce moment, mais il y a des choses qu’on a développé qu’on va garder pour toujours! C’est bien trop wow! Les portes ouvertes, on va les reprendre sur campus mais je peux très bien envisager maintenir une plateforme de portes ouvertes virtuelle pour nos étudiants internationaux. Notre travailleur social, bien sûr qu’il va revenir sur campus mais les capsules qu’il a créé pour les étudiants, on va pouvoir les garder et continuer de les rendre accessibles. « L’approche solution » est une compétence qui est ressortie chez tout le monde.
Sur le plan humain, j’ai créé le « câlin collectif » avec les 70 collègues de l’équipe administrative du Collège. Le vendredi en fin de journée, on se regroupait tous, virtuellement, pour garder le contact, se changer les idées, s’assurer que tout le monde allait bien et partager notre semaine. Au départ, j’avais une foule d’idées de thématiques. Mais au fil des semaines, les thématiques se sont épuisées et je trouvais difficile à maintenir le rendez-vous au travers les nombreuses priorités. Te dire le nombre de fois que j’ai voulu avorter! Mais j’ai continué et à chaque fois je me suis dit : une chance qu’on l’a fait! Les collègues me disaient que ce rendez-vous hebdomadaire, à dimension humaine, leur faisait du bien. La magie a opéré et nous a permis de créer des liens de cœur entre nous, de découvrir les talents cachés dans l’équipe, de voir la grande ouverture de chacun et de vivre beaucoup de candeur entre les collègues. Du beau bonheur!

6. Qui est ton héros de l’ombre dans cette crise?

Ah! Sans contredit, les héros de l’ombre, pour moi, ce sont les petits entrepreneurs. Je vais être émotive… Ce sont ceux pour qui c’était leur rêve d’être en affaires. Ceux pour qui la ligne entre vie personnelle et professionnelle est très mince. Pensons-y, c’est celui qui a ouvert un restaurant, avec toutes ses économies il y a 6 mois et qui doit mettre la clé dans la porte. C’est celle qui a finalement acheté une boutique qu’elle convoitait depuis 5 ans… qui s’est lancée pour atteindre son rêve et qui finalement se retrouve devant peu sinon rien. Leur réalité est désolante. Les fournisseurs veulent être payés… Il y a un défi de main d’œuvre liés aux subventions… Les clients ne sont plus au rendez-vous. Ces entrepreneurs ont peu de portes de sortie. Ils ne peuvent qu’attendre et espérer. Mes héros, ce sont eux, les petits entrepreneurs courageux. Malgré le feu et la passion de l’entrepreneuriat, qui va être capable de s’en sortir? Est-ce que les sous seront encore disponibles pour garder la flamme allumée? C’est une triste réalité et c’est pourquoi, on se doit de supporter ad nauseam le commerce local. Supporter un entrepreneur c’est aussi supporter sa famille. Prenons soin de nous.

7. Pour ton organisation, l’économie au sens plus large, comment entrevoies-tu l’avenir à court terme?

Ça m’inquiète sincèrement. Quand c’est rendu que nos fleurons se mettent sur la protection de la faillite, que la couche des petits entrepreneurs s’éteint… que va devenir notre paysage économique? Actuellement, c’est bien qu’il y ait beaucoup de mesures mises en place pour contenir l’hémorragie. Maintenant, ça prend le capital intellectuel, le soutien, il faut que les conditions permettent qu’il y ait cette relance économique. Il faut essentiellement se pencher en priorité sur les industries qui ont besoin d’être transformées pour soutenir cette relance. La crise que l’on vit met en évidence trois paramètres importants dans le cas qui me concerne en éducation. Premièrement, l’apport économique des étudiants internationaux. Si les frontières ne s’ouvrent pas pour permettre leur venue au pays, il y aura des impacts importants sur les établissements d’enseignement, mais également sur l’économie. Deuxièmement, la façon d’enseigner va continuer de se transformer et on doit garder les gains technologiques acquis pendant la pandémie. Au Collège, la formation en ligne est là pour rester. Et le 3e aspect, les jeunes sont la relève d’affaires de demain. Faire de la place aux jeunes en entreprises, est tout un défi en ce moment. De demander aux entreprises d’accueillir des stagiaires en crise financière est impensable. Leurs priorités sont bien autres que d’offrir de leur temps à la relève. On a des jeunes qui se questionnent maintenant sur leur avenir professionnel. Ont-ils fait des études pour rien? Par exemple, il y a 6 mois l’industrie de la restauration et de l’hôtellerie s’arrachait les étudiants, même dès leur début de programme. Maintenant, la certitude de se trouver un emploi n’est plus. Disons que ça change bien des plans!

Ultimement, il faudrait qu’on mette nos trois instances ministérielles, le Travail, l’Éducation et l’Immigration autour d’une même table pour revoir notre industrie et la transformer pour qu’elle vive conjointement avec le milieu des affaires. Il ne faut pas nous oublier ou sous-estimer que l’éducation a un rôle important à jouer dans la relance économique. Il ne faut pas que les mesures d’urgence cessent sans avoir de plan défini pour la suite. Ce n’est pas vrai qu’on va reprendre là où on a laissé avant la crise. Il faut avoir appris de cette situation exceptionnelle.

8. En terminant, la question qui tue, si tu étais François Legault, à partir d’ici, comment tu écrirais la suite?

Chez notre Premier Ministre, nous avons pu remarquer, depuis les débuts de la crise, sa capacité à avoir du leadership et à mener l’action. Je miserais sur ces deux compétences pour réunir et leader des gens qui, comme lui, sont animés par cette énergie de construire, de bâtir et de transformer. Ensemble, ils pourraient aborder tous les grands thèmes qui ont retroussés pendant la crise et les adresser un à un. Je saisirais le momentum de cette dynamique créative pour faire avancer les choses. Réellement. Concrètement.

 

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