Ben Marc Diendéré – Chef des affaires publiques et des communications à VIA Rail

28 mai 2020

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En tête à tête

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En tête à tête avec Ben Marc Diendéré, l’arc-en-ciel à lui tout seul, un être rempli d’optimisme, un amoureux de la culture, un philanthrope engagé et surtout un stratège en communication d’influence œuvrant actuellement à VIA Rail.

 

1. En cette période de grand chaos, comme leader, qu’est-ce qui t’a empêché de dormir ?

Depuis mon arrivée chez VIA Rail en début d’année, j’ai d’abord eu la crise des barricades qui a entrainé le blocage des chemins de fer; ceci m’a tenu bien occupé et préoccupé. Tout de suite à la sortie de cette crise, le lendemain, on est entré dans la gestion du COVID. Ce qui m’empêche de dormir en période de crise est sans contredit la sécurité et la santé des gens. Passagers, employés, même les manifestants en temps de blocus, leur sécurité a été ma plus grande préoccupation. Peut-être que c’est parce que je viens d’ailleurs et que je l’ai vécu, j’ai appris que c’est quand il y a un début d’insécurité que les grands conflits sociaux et les colères individuelles arrivent. Tout devient exacerbé… et là, il est difficile de prévoir les comportements sociaux. Voyez les poches de révoltes aux États-Unis et au Brésil!

C’est pourquoi la question qui nourrit mes inquiétudes est vraiment la sécurité. Juste à penser à notre organisation que je considère très tactile, nous sommes constamment en contact avec les gens dans nos gares, dans nos trains, dans nos centres de maintenance. Il a fallu penser à tout pour préserver la sécurité de tous. Nous devons en période de pandémie, même en service minimum de service public, garder nos réflexes sécuritaires. Sur le terrain, nos ressources qui se mobilisent doivent éviter que les trains et leur environnement de travail ne soient des foyers de transmission du virus. Et cela VIA Rail le fait très bien.

2. Comme leader, en période de crise, quel est le trait de ta personnalité qui s’accentue ?

Positivement, je tombe en mode écoute, une vraie éponge. J’écoute plus… et plus en profondeur que d’habitude puis je jumèle ça avec la patience. Je deviens plus patient et j’accepte plus certains commentaires ou situations qu’en temps normal, je ne laisserais pas passer. En situation de crise, j’accepte que ces moments existent et je me dis que je dois naviguer là-dedans. Disons que je tombe rapidement en mode service-conseil auprès de mes dirigeants qui eux doivent être dans l’action, qui eux doivent agir. La zone de service-conseil devient très poussée pour s’adapter et s’ajuster au chef d’entreprise à épauler. Il faut bien sentir dans quel état d’esprit il ou elle est pour mieux servir.

Le trait de ma personnalité qui s’accentue négativement est le fait que je deviens très suspicieux dans ma tête. Tout d’un coup, au pic d’une crise, je me méfie des choses simples. Quand c’est simple, ça peut être un piège et je peux avoir tendance à trop analyser pour m’assurer d’avoir tourné toutes les pierres du jardin avant de donner le bon conseil; mon objectif est de ne pas ajouter au chaos ambiant. Heureusement que ça ne dure pas!

3. Qu’est-ce qui t’inspire et t’anime au quotidien en ce moment ?

Un truc qui est très fou peut-être, j’aime l’idée de déplacer les frontières en temps de confinement. Être au-delà du Québec, du Canada, de l’Amérique. Par exemple, tout ce qui se passe ailleurs m’intéresse et m’interpelle. Regarder comment la pandémie évolue ici, oui mais surtout ailleurs. On dirait que ça me fait décrocher de mon mal à moi. Ça m’anime. La crise pandémique est sans frontières. Voir comment les autres naviguent, comment ceux qui y sont passés avant nous se développent et se débrouillent, m’inspire. Il faut les regarder, les observer. Dans l’expérience des autres, on apprend et on découvre comment ils ont réglé certaines de nos inquiétudes présentes. Nous avons parfois le nez trop collé sur le guidon. On gagnerait à observer l’autre pour mieux avancer plutôt qu’à vouloir singulariser notre expérience. L’expérience des autres m’inspire et m’allume.

4. Qui est ton héros de l’ombre dans cette crise ?

C’est la culture et les arts. On n’a pas idée… imaginons nous dans ce chaos sans les arts, comment aurions-nous passé les dernières semaines ? On serait tous à l’asile! (Rires) C’est quand même grave que ce soit un sujet, aussi porteur et aussi important soit-il et qu’il n’ait même pas un début de réflexion de la part de nos instances. Si on observe les autres, ils ont tenté de faire différemment en tenant compte de la distanciation. La culture et les arts sont mes plus grands héros de l’ombre mais aussi une des plus grandes injustices en ce moment. Quand tout ça va être résorbé, il va falloir rire, pleurer et continuer de s’émerveiller. Ce qu’on a fait pour accompagner nos personnes âgées dans leurs derniers jours ou souffrance, le réflexe qu’on a eu, a été de chanter et de les bercer par la musique. Comment est-ce possible qu’on ne soit pas en train de mettre en œuvre un grand chantier pour penser à une nouvelle façon de remplir les salles de spectacles, les festivals, les plateaux de tournages, etc. Ce sont nos premiers vecteurs d’identité, de tourisme en plus d’être économiques. Quand on est petit en termes de population et donc de marché, comme le Québec et le Canada, juste en haut des États-Unis, on a des moyens et potentiels très limités dans l’échiquier culturel. On doit se défendre.

D’ailleurs, je salue l’initiative de Quebecor qui lance QUB musique en pleine pandémie justement pour préserver notre identité culturelle. Il faut se rappeler que le désennui des gens et leur santé mentale sont protégés par la culture, l’accès au divertissement de qualité et aux plateformes que nous avons imaginées à notre image. Et Dieu merci je n’ai pas Netflix et j’en suis très fier!

5. Quelle est l’innovation la plus intéressante que votre organisation ait menée en cette période tumultueuse ?

Ce n’est pas plus grande innovation chez VIA Rail que l’engagement que nous avons gardé envers nos régions et nos communautés éloignées. Sans notre service de transport, certaines régions n’auraient pas leurs produits alimentaires, leurs services postaux, et même leurs produits pharmaceutiques. Cependant, au niveau des opérations, VIA Rail a dû rapidement réagir pour offrir un service sécuritaire à la population canadienne. De nouveaux protocoles que nos équipes sur le terrain ont pris au sérieux pour le bien-être commun se sont déployés à vitesse grand V. C’est devenu une habitude quotidienne pour tout le monde : désinfection accrue, distanciation sociale, techniques d’entrée et de sortie en train, etc.

6. Pour ton organisation, l’économie au sens plus large, comment entrevoies-tu l’avenir à court terme ?

Il faut avoir foi aux gens. Le transport en commun est bousculé, spontanément le passager va penser prendre sa voiture et non s’aventurer en train par exemple. Il faut sécuriser les gens pour un retour en train; et soyons réalistes, ça va être une tâche difficile. Il faut que VIA Rail joue un rôle de premier plan pour les Canadiens. Nous devons les inciter à voyager d’une ville à l’autre. C’est un service qui leur appartient. Le tourisme local sera une clé pour repartir l’économie d’ici. Chez VIA Rail, nous avons de beaux projets à mettre de l’avant comme le train à grande fréquence. Un projet majeur d’infrastructure pour la modernisation de VIA Rail qui permet de soutenir la mobilité durable. Enfin, nous allons miser sur nos projets porteurs pour rallier la population canadienne et ainsi jouer un rôle de premier plan dans la relance économique. Nous sommes un service public de transport passager.

7. En terminant, la question qui tue, si tu étais François Legault, à partir d’ici, comment tu écrirais la suite ?

Je convoque dès maintenant, des états généraux du Québec. C’est l’occasion de notre nouvelle « révolution tranquille ». Ces états généraux devraient dégager notre feuille de route pour les 10 prochaines années. Le quotidien, on va le régler. On est déjà dans le creux économique, on sait déjà. Si on part du principe qu’on est dans la même tempête mais chacun sur un bateau différent, il faut des états généraux pour prendre du recul et avoir une lecture globale de la situation pour éviter de vivre d’autres situations qui nous échappent. Il faut des mesures exceptionnelles pour une situation exceptionnelle afin de la surmonter. Nous devons dessiner la communauté de demain avec les gens d’affaires, les syndicats, les milieux communautaires et la population. Ma désolation en période de crise, c’est qu’on a tendance à se jeter la pierre. On ne devrait pas chercher les coupables mais travailler ensemble, toutes les parties prenantes ensemble. Nous ne sommes pas nombreux, 8,5 millions seulement et c’est là notre chance.

Redessiner le futur ensemble. Saisir cette opportunité de se projeter en avant en questionnant le statu quo, en nommant un sherpa par différents chantiers, tout requestionner. Ce serait dure mais il faudrait le faire. Ça deviendrait être un exercice motivant pour la population et unificateur surtout. Et oui, ça va bien aller, si nous faisons tous notre part.

Alain Bergeron – Président et fondateur de SYRUS Réputation

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